Depuis le 1er janvier 2026, des milliers de patients américains paient moins pour leurs médicaments les plus chers. Ce changement n’est pas venu d’une réduction spontanée des prix, ni d’une campagne de publicité. Il est le résultat d’une réforme historique : pour la première fois, le gouvernement fédéral américain négocie directement les prix de certains médicaments avec les fabricants. Ce n’est pas une simple réduction de tarif. C’est un changement de système.
Comment le gouvernement négocie les prix des médicaments
Avant 2022, le programme Medicare n’avait pas le droit de négocier les prix des médicaments. Les assureurs privés faisaient des remises avec les laboratoires, mais Medicare devait payer le prix listé, avec peu de pouvoir de pression. La Loi sur la réduction de l’inflation (IRA) de 2022 a changé ça. Elle a donné à Medicare le pouvoir de négocier directement avec les fabricants de médicaments très coûteux, sans génériques ni biosimilaires en concurrence. Le processus est strict. Chaque année, Medicare sélectionne des médicaments qui coûtent le plus cher et qui n’ont pas d’alternative immédiate. Pour 2026, ce sont 10 médicaments, dont Eliquis, Jardiance et Xarelto. Les laboratoires reçoivent une offre initiale de Medicare, avec une justification claire : combien coûte le médicament dans d’autres pays, quelles sont les alternatives, combien de patients le prennent ? Les fabricants ont 30 jours pour répondre. Ensuite, il y a jusqu’à trois réunions de négociation. Les offres se rapprochent. Parfois, un accord est trouvé à la table. Parfois, c’est par écrit. En août 2024, les prix finaux ont été annoncés. Les réductions varient entre 38 % et 79 %. Pour Eliquis, le prix a chuté de près de 70 %. Ce n’est pas une négociation de boutique. C’est une négociation avec des règles, des données, et des conséquences financières claires.Qui paie moins, et combien
Les bénéficiaires de Medicare Part D - c’est-à-dire les personnes âgées qui prennent des médicaments en pharmacie - sont les premiers à voir la différence. Leur part des coûts, dans la phase de « trou de donut », a baissé. Avant, ils pouvaient payer jusqu’à 2 500 $ par an pour leurs traitements. Maintenant, avec les prix négociés, certains paient moins de 800 $. C’est une économie de 70 % sur leur facture annuelle. Mais ce n’est pas que pour les patients. Le gouvernement américain économise aussi. Le Bureau du budget du Congrès estime que ce programme fera économiser 98,5 milliards de dollars d’ici 2031. Pourquoi ? Parce que Medicare ne paie plus le prix listé. Il paie le prix négocié. Et ce prix est plus bas que ce que les assureurs privés payaient, même avec leurs remises. Les assureurs privés ne sont pas en reste. Même s’ils ne négocient pas directement, ils profitent des prix négociés par Medicare. Si un médicament est vendu à 50 % moins cher à Medicare, les assureurs privés demandent souvent la même réduction. C’est ce qu’on appelle l’effet « spillover ». Une étude de Stanford estime que cela pourrait faire économiser aux assureurs privés entre 200 et 250 milliards de dollars sur 10 ans.
Les limites du système
Ce système n’est pas parfait. Il ne s’applique qu’aux médicaments qui ont au moins 7 ans d’ancienneté (ou 11 ans pour les biologiques). Cela signifie que les nouveaux traitements - même les plus chers - ne sont pas concernés. Un médicament qui coûte 100 000 $ par an, mais qui vient d’être approuvé, n’est pas négociable. Il faut attendre des années. De plus, les fabricants peuvent encore faire pression. Quatre des dix laboratoires concernés ont intenté un procès pour dire que cette négociation est inconstitutionnelle. Leur argument ? Que le gouvernement ne peut pas imposer un prix. Un juge a rejeté les plaintes en août 2024, mais les appels sont en cours. Les médecins aussi ont des inquiétudes. Pour les médicaments administrés en cabinet (Part B), le remboursement va passer de « prix moyen de vente + 6 % » à « prix négocié + 6 % ». Si le prix négocié est plus bas, les médecins gagnent moins. L’Association médicale américaine estime que cela pourrait leur faire perdre 1,2 milliard de dollars par an pour les premiers médicaments concernés.Les effets sur l’innovation
Les laboratoires disent que cette négociation va tuer l’innovation. Ils affirment que si les profits baissent, ils ne vont plus investir dans de nouveaux médicaments. L’industrie a calculé que cela pourrait coûter 112 milliards de dollars d’investissements perdus sur 10 ans. Mais le Bureau de la gestion et du budget a répondu : ces chiffres sont exagérés. Pourquoi ? Parce que les laboratoires n’ont jamais investi 100 % de leurs profits dans la recherche. Une grande partie va aux actionnaires, aux campagnes publicitaires, ou aux fusions-acquisitions. Les données montrent que les entreprises qui ont des médicaments négociés continuent de développer de nouveaux traitements. Eli Lilly, qui fabrique Jardiance, a lancé trois nouveaux médicaments depuis 2023. L’innovation ne dépend pas seulement du prix. Elle dépend aussi de la recherche, des talents, et du financement public. Medicare ne réduit pas les subventions à la recherche. Il réduit les prix de vente. Ce n’est pas la même chose.
Et après 2026 ?
Le programme ne s’arrête pas là. En 2027, ce sont 15 nouveaux médicaments qui seront négociés. En 2028, ce sera au tour des médicaments administrés par les médecins (Part B). Et à partir de 2029, ce sera 20 médicaments par an. Le nombre total de médicaments concernés va doubler d’ici 2030. Les fabricants doivent maintenant anticiper. Ils ne peuvent plus compter sur des prix élevés pendant 10 ans. Ils doivent penser à la concurrence plus tôt. Les biosimilaires, encore peu répandus aux États-Unis, vont gagner en importance. Les assureurs vont demander des remises plus agressives. Les pharmacies vont devoir mettre à jour leurs systèmes. Les patients vont s’attendre à des prix plus bas.Que signifie tout ça pour vous ?
Si vous êtes patient de Medicare, vous payez moins. C’est simple. Si vous êtes un assureur privé, vous avez peut-être déjà bénéficié d’une baisse de prix sans même le demander. Si vous êtes un fabricant, vous devez changer votre stratégie. Vous ne pouvez plus fixer les prix comme si vous étiez seul sur le marché. Ce n’est pas une révolution qui a tout changé du jour au lendemain. C’est une transformation lente, mais profonde. Elle remet en question l’idée que les prix des médicaments doivent être arbitraires. Elle montre que la négociation, quand elle est bien faite, fonctionne. Les pays comme le Canada ou la France négocient depuis des décennies. Les États-Unis viennent de les rattraper. Et ce n’est que le début.Pourquoi Medicare ne pouvait-il pas négocier les prix avant 2022 ?
Depuis la création de Medicare Part D en 2003, la loi interdisait au gouvernement de négocier les prix des médicaments. L’idée était de laisser les assureurs privés faire les négociations, en pensant que la concurrence entre eux ferait baisser les prix. Mais en pratique, les assureurs avaient peu de pouvoir face aux grands laboratoires, surtout pour les médicaments sans génériques. La Loi sur la réduction de l’inflation de 2022 a supprimé cette interdiction.
Quels médicaments sont concernés par la négociation en 2026 ?
Les 10 médicaments sélectionnés pour 2026 sont tous très coûteux et sans génériques : Eliquis (apixaban), Jardiance (empagliflozin), Xarelto (rivaroxaban), Farxiga (dapagliflozin), Stelara (ustekinumab), Enbrel (etanercept), Imbruvica (ibrutinib), Revlimid (lenalidomide), Vyvanse (lisdexamfetamine) et Leqembi (lecanemab). Tous ont plus de 7 ans d’ancienneté et génèrent des milliards de dollars de revenus pour les laboratoires.
Les réductions de prix s’appliquent-elles à tous les patients ?
Non. Les prix négociés s’appliquent uniquement aux patients couverts par Medicare Part D. Les patients avec une assurance privée ne bénéficient pas directement de ces prix, mais beaucoup d’assureurs privés les adoptent en pratique, car ils veulent payer moins eux aussi. Les patients sans assurance ne sont pas concernés, sauf s’ils achètent le médicament dans une pharmacie qui applique les prix Medicare (rare).
Les laboratoires peuvent-ils refuser de négocier ?
Ils peuvent refuser de négocier, mais ils paient un prix élevé. Si un laboratoire refuse de négocier, Medicare applique automatiquement une taxe de 95 % sur les ventes du médicament. C’est une amende massive. En 2024, aucun laboratoire n’a refusé. Tous ont négocié, même si certains ont contesté en justice.
Est-ce que cette négociation va affecter la disponibilité des médicaments ?
À court terme, non. Les médicaments restent disponibles. Les laboratoires ne réduisent pas la production. À long terme, certains craignent que les laboratoires arrêtent de développer des médicaments pour des maladies rares, car les profits sont trop faibles. Mais les données montrent que les entreprises continuent d’investir dans la recherche. L’effet sur l’innovation est encore incertain, mais pas encore négatif.